Langue française

Trois mots à promouvoir cet été : voyagiste, surréservation et florilège

La plupart des lettres relatives à la langue française que reçoit le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) concernent les emprunts inutiles à l’anglais.

Il est vrai que les mots anglais sont nombreux à la télévision et à la radio et que leur emploi fâche bon nombre de téléspectateurs et d’auditeurs, surtout quand ils remplacent des mots qui existent dans notre langue ou pour lesquels des équivalents ont été proposés par les différentes commissions ministérielles de terminologie et de néologie.

Les traductions françaises proposées pour les nouvelles créations lexicales anglo-américaines sont longtemps boudées par les professionnels des médias.

Mauvaise adaptation de l'anglais

Ainsi, il a fallu presque dix ans pour que le mot "voyagiste", recommandé dès 1992 par la commission ministérielle du tourisme, ait droit de cité à la télévision, alors qu’il était employé à la radio. Le "voyagiste" commence à remplacer l’anglais tour-operator et le franglais tour-opérateur.

La "surréservation", quant à elle, est rapidement entrée dans l’usage, même si certains retardataires préfèrent parler de surbooking, mauvaise adaptation de l’anglais overbooking.

Merci, Bernard Pivot, de nous avoir rappelé, à plusieurs reprises, lors de la quatre cent septième et dernière émission de Bouillon de culture, qu’il existait un mot français pour traduire le best of : le "florilège". « On va donc commencer ce florilège », a annoncé Bernard Pivot, et non comme on l’entend très souvent à la télévision et à la radio : « débuter le best of ».

D’après les dictionnaires, un "florilège", (mot qui date de 1697), est un recueil de pièces choisies. Définition fidèle à l’étymologie du mot qui nous vient du latin moderne « florilegium » (de « flos », fleur et « legere » recueillir).

Parlons donc de florilège et laissons le florilegium aux Anglais, puisque telle était la traduction du mot français dans la langue de Shakespeare, quand le best of n’existait pas...

Orthographe : un étrange « cauchemard »

Certes, les adjectifs dérivés du nom cauchemar comportent un d, cauchemardesque, ou plus rare, cauchemardeux, mais ce d est une consonne de liaison qui n’appartient pas au radical. D’ailleurs, cauchemardesque a succédé au début du XXe à l’adjectif "cauchemaresque". L’absence du d dans le substantif cauchemar s’explique par son étymologie mi-picarde (cauche), mi-néerlandaise (mare avec disparition du e final), ce mot désignant un fantôme dans sa langue d’origine.

Un ou une espèce de ...

L’accord par anticipation du mot « espèce » avec un complément masculin dans l’expression « un espèce de savant fou » est fréquent dans les médias audiovisuels mais reste rare dans la presse écrite.

Maurice Grevisse fait remarquer que le caractère adjectival du syntagme « espèce de » est tel qu’espèce lui-même prend fréquemment le genre du nom complément : un espèce de prophète. Il note aussi qu’espèce était déjà parfois traité comme masculin au XVIIIe siècle : « un espèce de cabinet » (Saint-Simon), « un espèce de grand homme » (Voltaire), « un espèce de musicien » (Diderot).

Malgré ces références à l’histoire de notre langue, dictionnaires et grammaires sont formels. Ainsi que le rappelle la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie, le mot espèce est toujours féminin et ce, quel que soit le genre de son complément.

Confusion entre les préfixes "aréo" et "aéro"

Si le mot "aréopage" est souvent confondu avec un aéropage qui n’existe pas dans notre langue, plus étonnant est le lapsus relevé par un Canadien habitant Toronto qui a entendu, à plusieurs reprises dans des programmes français, un "aréoport" pour "aéroport".

Aéro-, du grec aêr signifiant air, est un préfixe que l’on trouve dans un grand nombre de mots français : aérodrome, aérodynamique, aérolithe, aéronaval, aéroplane, aéroglisseur, mais aussi aéromètre et il ne s’agit pas en l’espèce d’une coquille.

Aréo- est un préfixe nettement moins fréquent que le précédent. On le rencontre dans le nom aréopage (trop souvent déformé en aéropage) employé aujourd’hui dans le sens d’une assemblée de gens très compétents. Calque du latin areopagus, venant du grec Areios pagos, l’aréopage désignait le tribunal qui siégeait à Athènes sur la colline d’Arès, dieu de la guerre. On trouve aussi le préfixe aréo dans le mot aréomètre : du grec araios qui signifie peu dense, ténu.

Il y a bien dans notre langue des aréomètres et des aéromètres (ce dernier mot ayant disparu des dictionnaires les plus récents mais figurant toujours dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française). Les aéromètres servent à mesurer la densité de l’air et les aréomètres servent à mesurer le poids spécifique d’un liquide.

Conjugaisons à revoir

À l’oral, ce sont le futur et le conditionnel présent qui sont le plus fréquemment écorchés : « vous metteriez » pour « vous mettriez », « vous résolverez» au lieu de « vous résoudrez ».

Le verbe acquérir et, moins souvent utilisé, le verbe conquérir posent des problèmes non seulement au futur et au conditionnel (« vous acquérirez » pour « vous acquerrez ») mais aussi au passé composé (« ils ont conquéri » à la place de « ils ont conquis »).

Les verbes croire et voir créent davantage encore d’hésitations et suscitent de nouvelles formes de conjugaison. Ces deux verbes en effet ont à la troisième personne du singulier et du pluriel, au présent de l’indicatif comme au présent du subjonctif, des formes différentes à l’écrit : « il croit, ils croient, pour qu’il croie, pour qu’ils croient », « il voit, ils voient, pour qu’il voie, pour qu’ils voient ». Et pourtant, elles se prononcent toutes de la même façon, [voi] et [croi].

Pour distinguer le singulier du pluriel, on entend de plus en plus souvent chez les invités, et quelquefois même chez les animateurs, des formes qui n’existent pas dans notre conjugaison : « ils croivent, ils [voillent] orthographiée ils voyent, qu’il s’agisse de l’indicatif ou du subjonctif.

À l’écrit en revanche, que ce soit dans les incrustations ou dans le sous-titrage, le présent du subjonctif de ces deux verbes est la plupart du temps ignoré et remplacé par le présent de l’indicatif (« pour qu’il croit » au lieu de « pour qu’il croie » , « pour qu’il voit » à la place de « pour qu’il voie »).

Le subjonctif du verbe avoir « qu’il ait » devient fréquemment « qu’il aie », par confusion avec «  que j’aie » ou avec l’impératif aie. Les formes « ayons, ayez » « soyons, soyez », quant à elles, sont orthographiées à tort (ayions, ayiez), (soyions, soyiez) avec un y inutile et fautif.

Le verbe conclure disparaît au profit d’un verbe concluer, si l’on en juge par la fréquence à la télévision comme dans la presse écrite, des formes « il conclue, il concluera » en lieu et place de « il conclut, il conclura » apprises à l’école.

À la deuxième personne, l’impératif présent des verbes du premier groupe continue d’être orthographié avec un s : « chantes » au lieu de « chante » malgré la règle : « La deuxième personne du singulier de l’impératif présent des verbes en –er (sauf aller, « va ») se termine par e, excepté devant les pronoms en et y non suivis d’un infinitif.

Comparons « Chante, danse, voyage » avec « Manges-en. Penses-y. Vas-y » (s avec trait d’union) ou encore « Va y porter ordre. Ose en dire du bien » (en et y suivis d’un infinitif) et même « Va-t’en. Retourne-t’en. », avec apostrophe, le t n’étant pas une consonne analogique comme dans « Aime-t-il ? » mais le pronom te dont le e est élidé, l’apostrophe dispensant de mettre le second trait d’union.

L'anglais toujours en vogue

L’emploi de termes anglo-américains dans les programmes de radio et de télévision suscite toujours un abondant courrier. Si la prolifération des anglicismes n’est pas le seul fait des journalistes et des animateurs, il leur appartient de donner l’exemple et de renoncer à employer des mots ou expressions incompréhensibles pour les téléspectateurs comme le « business performance management » qui revient sur une radio publique sans explication ni traduction, ou encore : « on va focusser sur ce problème » …
Parmi les termes anglais favoris des médias, la plupart ont un équivalent français : tireur embusqué pour sniper, tueur en série pour serial killer, l’équipe de France pour la [tim] team française, en direct ou enregistrement public pour live.

L’anglicisme look, création française qui fait sourire Anglais et Américains, sert à de nombreuses créations : looking, lookage, relooking, relookage, looké, relooké qui riment avec booking, surbooking, booké, surbooké overbooké.

Le remake d’un film pour nouvelle version a donné : [remékeriser] un film culte ou un film en version [remakirisée], la prononciation variant d’un locuteur à l’autre. À la presse mondaine a succédé la presse people.

Tout bouge et les mots anglais deviennent vite détournés de leur sens. Ainsi, à la définition de « nominé » donnée par les dictionnaires : « dont on a cité le nom pour être digne d’un prix », a succédé une nouvelle définition imposée par les émissions de télé-réalité : « dont on a cité le nom pour être éliminé ».

On ne sélectionne plus les candidats, on les caste [câste], comme si le « a » comportait un accent circonflexe, prononciation aujourd’hui presque disparue dans les mots français.
Cette tendance à employer l’anglais se retrouve dans la prononciation et dans l’orthographe de mots français : la [natcheure] pour la nature, les connections pour connexions, le language pour le langage.
Les postes de contrôle sont des check points, le rush est de retour.

Un village isolé dans la campagne française est décrit comme un lieu in the middle of nowhere, ce que peu d’auditeurs sont à même de comprendre.

Sous-titrage et conjugaison

Les sous-titrages affichent souvent des conjugaisons fantaisistes. Les erreurs régulièrement relevées concernent le présent, qu’il soit du subjonctif : "que nous ayons", "que vous soyez" orthographiés avec un "i" inutile ("que nous ayions", "que vous soyiez"), ou de l’impératif : "chante", souvent avec un "s" final fautif ("chantes") ; et même le présent de l’indicatif : "il envoie" écrit "il envoit" ou "il conclut" orthographié "il conclue". De même, le futur de conclure soulève quelques difficultés : on le rencontre sous la forme "il concluera" pour "il conclura".

Prononciation de certains noms de villes

Téléspectateurs et auditeurs sont toujours un peu agacés lorsqu’ils entendent le nom de leur ville ou de leur village écorché par les journalistes.

Une majorité de lettres reçues à ce sujet concernent la ville de Bruxelles, prononcée [bruksel] au lieu de [brussel], de même qu’Auxerre et Metz se prononcent [ausserre] et [mess], comme l’indiquent les dictionnaires.

Les Chamoniards rappellent également que leur ville se prononce [chamoni], et non [chamonix]. Les Albenassiens souhaitent entendre le nom de leur ville prononcé [aubena] et non [aubenass]. Il en est de même pour les Privadois, Privas devant se prononcer [priva]. En revanche, à quelque quarante kilomètres de ces deux chefs-lieux, la petite ville de Lussas qui, chaque année au mois d’août, accueille les états généraux du film documentaire est très souvent appelée [lussa], alors que ses habitants font entendre le s final et disent [lussass].

Si Agen et Le Pouliguen ont des terminaisons nasalisées et se prononcent [in], Pont-Aven rime avec dolmen.

Alors que le Traité de prononciation française indique que le l est muet dans les noms Aulnaye, Aulnoye-Aymeries, le Petit Larousse illustré (1999) donne deux variantes [aunay] [aunoy] ou [aulnay] [aulnoy].

Même évolution pour la prononciation de la ville et du territoire de Belfort. Il existait, en effet, deux prononciations, l’une régionale sans l, l’autre avec un l. C’est cette dernière qui l’a emporté, cependant la prononciation [befort] est aujourd’hui relevée, non seulement chez les anciens, mais aussi parmi les jeunes dont la famille est belfortine depuis plusieurs générations.

Il faut se rappeler aussi qu’avant d’être prononcé [ménilmontant], le quartier de Paris s’appelait [ménimontant].

Êtes-vous [montpeulier], [montpélier] ou encore [montpéyé] ?
Un téléspectateur de la région parisienne a écrit au CSA pour dénoncer la prononciation de la ville de Montpellier dans les médias audiovisuels, à l’exception d’une journaliste qui, selon lui, le prononce correctement en disant [montpélier] et non [montpeulier].

À Montpellier, la presse locale se fait l’écho des controverses passionnées sur ce que doit être la bonne prononciation du toponyme.

Les barons et baronnes de Caravette, titres honorifiques donnés aux Montpelliérains dont les parents, grands-parents et arrière-grands-parents sont nés et ont vécu à Montpellier depuis trois générations, sont partagés : les uns se réclament de [montpeulier], les autres défendent [montpélier].

L’avis « autorisé » de certains chercheurs a été sollicité et un sondage a été réalisé, dans le cadre du CNRS, auprès d’un échantillon de 542 personnes, représentatif de la population montpelliéraine. Ces travaux ont débouché sur la publication d’un livre intitulé Les noms de Montpellier.

Pour Jacques Bres, coordonnateur de l’ouvrage, la variation [montpeulier] [montpélier] s’explique de deux façons non exclusives l’une de l’autre. D’abord par des raisons de contact entre le français et l’occitan, Montpellier se prononçant [montpéyé] en occitan.

Le é occitan en syllabe médiane atone, devient régulièrement [eu] en français. La prononciation [montpeulier] correspond au français standard alors que [montpélier] est une trace en français régional de l’origine occitane du nom.

Par ailleurs, une règle orthographique veut que la lettre e s’écrive en français sans accent si elle est suivie dune double consonne mais qu’elle soit prononcée [é], comme dans le mot cellier.

Il en ressort qu’il n’existe pas une seule bonne prononciation, mais que les deux variantes sont tout aussi correctes et qu’elles ont autant de légitimité l’une que l’autre.

Si, aujourd’hui, 90 % des gens prononcent [montpeulier] et 10 % [montpéllier], aucun linguiste ne peut prédire l’avenir. Stabilisation et début de reconquête de [montpélier] ou au contraire amenuisement, voire disparition de cette prononciation…

Il convient toutefois de noter que les deux prononciations sont aujourd’hui attestées dans les dictionnaires Larousse, alors que seule [montpeulier] figurait dans les éditions antérieures.

Traité de prononciation française, Pierre FOUCHÉ, Éditions Klincksieck,1969.

Les noms de Montpellier, Jacques BRES et Philippe MARTEL, Éditions Praxiling, 2001.