Intervention publique

La place des sciences et des technologies dans les médias audiovisuels

Publié le

Intervention de Michel Boyon devant le Haut Conseil de la science et de la technologie, le vendredi 30 novembre 2012

La science fait partie de la culture

  • Je remercie le Haut Conseil de la science et de la technologie, son président M. Jean Jouzel, son secrétaire général le docteur Raymond Pamphile, ainsi que l’ensemble de ses membres, d’avoir bien voulu associer le Conseil supérieur de l’audiovisuel à la réflexion qu’il conduit, à la demande du Premier ministre, sur « les échanges sur la science et la technologie au sein de la société ». Il s’agit d’un thème sur lequel le CSA travaille depuis plusieurs années. Deux rapports ont en outre été publiés à ce sujet : celui de M. Réal Jantzen sur la culture scientifique et technique, en 2001, et celui de M. Emmanuel Hamelin sur le développement et la diffusion de la culture scientifique et technique, en 2003. Le sujet suscite, aujourd’hui, un regain d’intérêt. J’y vois trois raisons.

La première est liée à l’actualité. Derrière un grand nombre de débats politiques, se cache, en réalité, une controverse scientifique, qu’il s’agisse d’énergie nucléaire, de lutte contre le réchauffement climatique – M. Jean Jouzel le sait mieux que quiconque – ,  d’encadrement de la recherche sur les OGM ou des gaz de schiste. Sans parler des dizaines d’études scientifiques ou pseudo-scientifiques qui sont publiées chaque année sur les conséquences de telle ou telle pratique pour la santé. Les médias sont appelés à relayer les termes de ces débats. C’est légitime, et c’est indispensable. Ils sont souvent le lieu d’affrontements entre les tenants de thèses opposées. Reconnaissons qu’il n’est pas toujours aisé pour un journaliste de démêler le vrai du faux ou de rendre le débat accessible au plus grand nombre. On constate donc une envie de débat, mais il faut se demander si les conditions sont à chaque fois réunies pour que le débat soit honnête, pertinent et éclairant.

La deuxième raison me semble plus directement liée à la nature de la compétition économique actuelle. Chacun sait que la croissance prend sa source dans la capacité des pays à innover. Il est donc primordial de diffuser le plus largement possible la culture scientifique et technique pour susciter des vocations et promouvoir des projets. Force est de constater qu’en dépit d’une longue tradition d’excellence, la France forme moins d’ingénieurs ou de chercheurs que certains pays émergents. Les médias audiovisuels n’en sont sûrement pas responsables, mais on peut se demander s’ils ne pourraient pas jouer un rôle dans la mobilisation de la « matière grise » nationale.

Troisième raison : la science fait partie de la culture au même titre que la littérature, le cinéma ou le spectacle vivant. Comme les autres formes de culture, elle doit être présente dans les médias.

  • Avant de donner des chiffres sur le volume de diffusion des émissions scientifiques à la télévision, permettez-moi de formuler une précaution. Le nombre d’heures n’est pas le seul critère d’appréciation. Il arrive que des émissions très intéressantes soient diffusées en troisième, voire en quatrième partie de soirée. Inversement, une question scientifique peut être abordée dans un journal dont l’audience s’élève à plusieurs millions de téléspectateurs. Questions beaucoup plus difficiles : où finit la science et où commence le sujet de société ? Les émissions de bien-être peuvent-elles être qualifiées d’émissions scientifiques ? Un documentaire animalier est-il une émission scientifique ? Cela posé, il convient de s’interroger sur  la place occupée par la science et la technologie dans les médias audiovisuels. 

Durant le premier semestre 2012, 754 heures de programmes scientifiques ont été diffusées sur les chaînes gratuites de la TNT, dont 328 heures de magazines, 410 heures de documentaires et 15 heures de divertissements. À lui seul, le groupe France Télévisions a diffusé 688 heures de programmes scientifiques. C’est surtout France 5 qui a accompli cette mission. Mais ces chiffres recouvrent des réalités très différentes. Ils tiennent compte d’émissions telles que Armageddon, la nuit la plus longue, 2012, la conspiration de l’apocalypseJ’irai dormir chez vous, La Malédiction des pyramides, Les Superpouvoirs du cerveau.

Certaines émissions, que l’on pourrait qualifier de « sérieuses », sont diffusées à des heures de grande écoute. Je pense à : E = M6, C pas sorcier sur France 3, Le Magazine de la santé sur France 5 ou On n’est pas que des cobayes sur la même chaîne. Il arrive que des chaînes publiques diffusent, en première partie de soirée, des émissions scientifiques au ton léger et ludique qui enregistrent des audiences encourageantes. À la radio, les auditeurs peuvent écouter  La Tête au carré sur France Inter ou les nombreuses émissions scientifiques de France Culture (comme Continent science ou Science publique).

Outre ces programmes, il existe en France un large choix de chaînes thématiques sur la télévision numérique terrestre payante, sur le câble, sur l’ADSL ou sur le satellite, qui accordent une place importante aux contenus scientifiques. Les plus connues sont les chaînes « Planète » (et ses nombreuses déclinaisons) et « Discovery Channel ».

Cette situation n’est pas propre à la France, et c’est un point fondamental. Dans les grands pays européens, les émissions scientifiques sont diffusées de façon majoritaire par les chaînes publiques et par un bouquet de chaînes thématiques qui sont le plus souvent une déclinaison européenne de chaînes américaines.

 

  • Est-il possible de faire mieux ? Si oui, comment ? Je pense qu’il est possible d’agir à plusieurs niveaux.

1/ Une mobilisation plus importante du service public peut être envisagée. Je rappelle que l’article 7 du cahier des charges de France Télévisions prévoit que : « France Télévisions diffuse, à des heures de large audience, notamment en première partie de soirée, des programmes de connaissance et de décryptage, permettant de vulgariser la science et de sensibiliser aux problématiques du développement durable ».

J’ajoute que France 5 dispose d’obligations renforcées en ce domaine, détaillées à l’article 3-4 du cahier des charges de France Télévisions. Il est précisé que les programmes de France 5 « contribuent à la découverte et à la compréhension du monde, en s’attachant tout particulièrement aux registres des sciences et techniques ».

Lors de l’élaboration de ces textes, le CSA était particulièrement attaché à ce qu’une bonne exposition de la science et de la technologie soit affirmée comme une mission prioritaire de France Télévisions.

2/ L’accent doit être mis sur la sensibilisation des producteurs et des directeurs de programmes. Je suis convaincu qu’il existe un public pour des émissions de vulgarisation scientifique à des heures de grande écoute. De même, les jeunes se passionnent assez facilement pour la science et ses mystères. En témoigne le succès rencontré par la rediffusion, sur Arte, des séries animées Il était une fois les découvreurs et Il était une fois la vie. Le rapport de M. Hamelin proposait d’aller plus loin en créant au Centre national du cinéma un fonds pour le développement de l’audiovisuel scientifique. Même si cette idée mérite d’être approfondie, je crains qu’elle ne se heurte très vite aux problèmes de définition que j’évoquais plus haut, comme très souvent lorsqu’il s’agit de définir le champ d’un soutien financier à la production audiovisuelle.

3/ Le 7 décembre 2011, lors d’un colloque organisé à l’Assemblée nationale, j’ai proposé la création d’un portail internet qui regrouperait l’ensemble des émissions scientifiques diffusées par France Télévisions. Ce portail aurait vocation à accueillir, à terme, toutes les émissions scientifiques, celles des autres chaînes publiques et celles des chaînes privées. Une structure légère, telle qu’un groupement d’intérêt public ou un groupement d’intérêt économique, pourrait réunir des organismes publics comme la Cité des sciences, le CNRS ou  l’Institut national de l’audiovisuel. Dans mon esprit, ce portail devrait comprendre un conseil scientifique, un forum participatif, des contenus interactifs ; il pourrait également produire des programmes scientifiques de courte durée, spécialement conçus pour internet.

4/ Concernant la formation des journalistes, en théorie, toutes les pistes sont envisageables : la création d’une filière scientifique de recrutement dans des écoles de journalisme ou, à l’inverse, d’une filière de journalisme dans des écoles scientifiques ; l’inscription d’options scientifiques aux programmes des examens ; la création d’une « spécialisation ». On pourrait imaginer qu’un travail interministériel soit consacré à la production de contenus scientifiques et technologiques, à une réflexion sur les potentialités du service public de l’audiovisuel, à la formation des journalistes.

5/ Il y a un domaine dans lequel le CSA est seul compétent, c’est celui de la déontologie de l’information, c'est-à-dire du contrôle des conditions dans lesquelles l’information a été préparée. Il n’a pratiquement jamais été saisi de cas suffisamment litigieux. Pour autant, il serait utile d’entreprendre la confection d’un code de bonne conduite, sur la base de quelques règles simples : citation des sources, respect du contradictoire, étude approfondie des profils des experts qui sont amenés à intervenir sur les plateaux, précisions sur les écoles de pensée auxquels ces experts peuvent se rattacher. Reconnaissez avec moi qu’il est parfois difficile de savoir si une personne s’exprime en qualité de scientifique ou en qualité de « porte-parole » d’une cause (pour ne pas dire d’un lobby industriel).

6/ Faut-il aller jusqu’à créer une chaîne scientifique gratuite sur la TNT ? La question est souvent évoquée. Elle a été posée notamment lors de l’appel aux candidatures qui a été lancé par le CSA en octobre 2011 pour le lancement de six nouvelles chaînes en haute définition sur la TNT. L’idée peut paraître séduisante. Elle se heurte cependant à un certain nombre de difficultés. D’abord, quand il sélectionne une chaîne, le Conseil ne se fonde pas sur un seul critère – par exemple, la ligne éditoriale -, mais sur un ensemble de critères comme le contenu des émissions, la viabilité économique du projet, le sérieux des dirigeants. Ensuite, les coûts de diffusion d’une chaîne en haute définition s’élèvent à environ 10 millions d’euros. Le budget total d’une « petite » chaîne gratuite se situe dans une fourchette comprise entre 25 et 40 millions d’euros. Pour beaucoup de professionnels, une chaîne 100 % scientifique n’attirerait pas suffisamment de téléspectateurs et donc d’annonceurs pour trouver son équilibre financier. C’est pourquoi il appartient au service public de l’audiovisuel de proposer encore plus d’émissions scientifiques et technologiques de qualité.

Le CSA se tient à la disposition du Haut Conseil de la science et de la technologie pour poursuivre la réflexion que celui-ci a engagée. Il est prêt à prendre les initiatives qui lui paraîtront judicieuses dans les domaines relevant de sa compétence.