La promotion de la diversité dans les médias

Date de publication : 12 noviembre 2008

Intervention de Rachid Arhab, membre du CSA, président du groupe de travail Diversité

M. Rachid ARHAB. - Merci Michel.

J'ai noté que la situation est inacceptable, intolérable. Michel a parlé de concertation positive, il a évoqué la chasse aux stéréotypes, la nécessité de la diversité à l'antenne, mais également chez les cadres dirigeants des chaînes.

Il a parlé de la question de la formation. Il a annoncé que nous demanderons des engagements publics aux chaînes, et que si cela n'est pas suffisant, nous étions prêts à aller à la sanction.

Je voulais faire un résumé, parce que cela a été plus fort que moi, j'ai pris des notes !

Tout cela pour dire que lorsqu'il y a 18 mois je suis arrivé dans cette maison et que Michel BOYON m'a proposé de prendre la direction de ce groupe de travail, j'avoue que j'ai dit non dans ma tête. J'ai hésité beaucoup, parce que je n'avais pas envie que l'on croit que je cherchais à régler ainsi des comptes anciens. Et j'avais encore moins envie de tomber dans ce que j'avais évité durant 29 ans de journalisme à la télévision, c'était d'être l'alibi. Mais ils ont su, Alain et lui, être assez convaincants puisque je suis là !

Et je dois dire qu'aujourd'hui, en regardant l'outil dont je vais vous parler, cette étude, je pense qu'ils avaient raison... ! Voilà pourquoi, à mon tour, je remercie les membres de cet Observatoire qui nous ont, Alain et moi, beaucoup aidés.

Comment a-t-on travaillé avec Alain ? Après une première phase d'auditions que Michel a rappelée… Auditions très longues, on a pris notre temps, un travail discret, un travail de fond, avec les chaînes bien évidemment, avec les associations, avec tous ceux qui ont vocation à avoir un sentiment ou une opinion sur les questions de diversité. Après ce travail, je dirai presque d'immersion, on s'est rendu compte que l'on ne savait plus de quoi on parlait... Qu'est-ce que la diversité ? En fait, tout le monde en faisait...

Et j'ai eu le sentiment qu'après ce que Michel rappelait, c'est-à-dire novembre 2005 et la prise de parole du Président de la République de l'époque qui avait réuni les chaînes, après même une certaine colère, si mes souvenirs sont bons... J'ai eu le sentiment que l'on était tombé dans les discours généreux et généraux, comme je le dis très souvent, et que l'on n'avait pas les moyens de mesurer les discours généreux et généraux de ceux qui sont les patrons des chaînes et qui apparaissent dans les bilans annuels.

Très rapidement on s'est donc dit que l'on avait besoin d'un outil. Cet outil, on l'a créé en confiant une mission à Eric MACÉ. Il est dans la salle et je le salue, certains d'entre vous le connaissent certainement, il est professeur des universités, l' un des chercheurs référent en matière de diversité notamment, et a travaillé en partenariat avec l'INA.

Il a, avec notre accord bien évidemment, choisit une semaine ordinaire de programmes. Je dis « ordinaire », c'est-à-dire sans événements extraordinaires qui fassent que certains chiffres puissent être gonflés artificiellement.

Cette semaine, c'est celle du 11 au 17 février 2008. On tiendra d'ailleurs à votre disposition l'ensemble des programmes de cette semaine-là.

Cette semaine a été étudiée sur l'ensemble des 16 chaînes de la TNT qui relèvent de la compétence du CSA. Nous avons mis à part les chaînes parlementaires, non pas pour leur manque de qualité, bien au contraire, et Arte, mais tout simplement parce que ces chaînes, pour l'instant, ne font pas partie de la compétence du CSA.

Nous avons donc analysé l'ensemble des programmes de 17 à 23 heures, soit une très large plage de programmes, les fameux programmes d'avant soirée et de première partie de soirée, auxquels nous avons ajouté les journaux de la mi-journée, du moins pour les chaînes qui en diffusent.

Sur la base des programmes qui ont été archivés par l'INA, l'équipe d'enquêteurs autour d'Eric MACÉ a été chargée d'indexer toutes les personnes apparaissant à l'écran et ayant accès à la parole.

Au total, ce sont près de 42 000 individus indexés, pour un volume de près de 600 heures de programmes. C'est une façon de vous signaler que cette enquête est déjà sérieuse, même si j'aurai d'autres preuves à vous donner tout à l'heure.

Mais contrairement à une enquête du type INSEE ou INED par exemple, il ne s'agissait pas de faire remplir un questionnaire par des individus, ce sont les enquêteurs dirigés par Eric MACÉ, et sous notre contrôle (nous sommes allés très régulièrement voir comment était fait le travail), qui ont rempli un formulaire selon des indicateurs que nous avons retenus et que je vais vous détailler dans un instant.

Bref, je voudrais simplement préciser qu'il ne s'agissait pas de rendre compte de la réalité des personnes qui apparaissent à l'antenne, mais plutôt de noter la manière dont ces personnes sont perçues par le téléspectateur.

C'est pourquoi dans cette étude, nous parlons de personnes ou de personnages « vus comme blancs », « vus comme noirs », « vus comme arabes », ou « vus comme asiatiques ».

Dans un premier temps, nous avons privilégié un traitement quantitatif, sans bien évidemment vouloir mettre en oeuvre des statistiques ethniques.

J'insiste sur ce point, nous n'avons bien évidemment constitué aucun fichier à l'occasion de cette étude.

Nous sommes ensuite entrés dans la partie qualitative de cette étude, en observant la composition sociologique perçue de la population présente à l'écran, avec une attention particulière pour la distribution dans les genres télévisuels, c'est-à-dire l'information, la publicité, le divertissement et la fiction, et les statuts télévisuels des personnes qui y prennent la parole, c'est-à-dire s'agit-il de personnages principaux, de personnages secondaires, ou encore de personnages figurants parlant.

J'insiste à nouveau, et ce sera la dernière fois, sur le fait que les résultats obtenus ne sont pas le reflet d'une population réelle, mais le produit, et c'est ce qui est important, des choix de recrutement, de nomination, de casting et de programmation faits par les professionnels de la télévision, et c'est ce qui me semble donner tout l'intérêt à l'étude que vous allez découvrir.

En effet, si les choix de ceux qui apparaissent à l'antenne sont en partie contraints, dans les journaux télévisés par exemple, j'ai quelques souvenirs... Il est vrai que les journalistes doivent rendre compte de l'actualité des personnes qu'ils n'ont pas eux-mêmes choisis, mais si ces mêmes journalistes ne peuvent pas par exemple choisir les dirigeants politiques qui font l'actualité, ils ont en revanche une large marge de manoeuvre dans le choix des personnes telles que l'enseignante ou la mère de famille retenues pour illustrer des thèmes comme la réforme scolaire ou la baisse du pouvoir d'achat.

Dans les autres domaines que l'information, à savoir la fiction, la publicité ou le divertissement, les annonceurs et les professionnels de la télévision n'ont comme contrainte relative à la diversité des personnes que celles qu'ils s'imposent eux-mêmes.

Autrement dit, la représentation des personnes et des groupes dans les programmes sont moins le reflet d'une réalité réelle que le résultat d'une action que l'on appelle collective, plus ou moins volontaire, plus ou moins réfléchie, une action de représentation par les professionnels de la télévision de ce qu'est leur public et de ce qu'il attend.

Et Michel avait raison de rappeler que nous oeuvrons d'une certaine façon pour le bien des chaînes, en leur rappelant que plus elles ressembleront à leur public, meilleur sera leur avenir.

C'est justement sur ce point que nous pourrons agir pour améliorer les résultats.

On aura l'occasion d'y revenir, parce que voici les principaux chiffres de notre étude, étude qui, je le rappelle, met l'accent sur la présence et les éventuelles disparités de traitement des individus en fonction des critères dont je vous ai parlé à l'instant, des critères que nous avons souhaité croiser avec deux autres critères qui ne sont pas inintéressants, vous allez voir...

Je ne fais pas cela pour ménager le suspens, mais pour vous dire à quel point nous sommes allés loin dans la réflexion qualitative. Nous avons souhaité croiser ces critères dont je viens de vous parler avec les critères de disparité relative au genre, masculin ou féminin, et aussi les croiser avec les critères de disparité relative aux catégories sociales.

Vous allez voir que c'est très intéressant sur le reflet que la télévision française donne du pays.

Si vous vous référez au dossier de presse, le premier graphique qui y figure concerne les catégories socioprofessionnelles.

Si l'on compare ces résultats avec les données INSEE 2006, les cadres sont surreprésentés à la télévision, avec un taux de 61 % dans les émissions analysées, alors que les statistiques nationales et officielles parlent de 15 % de cadres dans la population réelle. 61/15... !! Les employés connaissent à l'inverse une sous représentation, 16 % dans notre corpus contre 30 % selon l'INSEE. Pour les ouvriers, là encore une distorsion entre la réalité, 23 % d'ouvriers en France, et la représentation télévisuelle de cette catégorie dans les émissions analysées qui est de 2 %.

S'agissant du deuxième graphique, celui des genres, masculin et féminin, nous disposons là aussi d'une base de comparaison démographique puisque selon les sources INSEE 2007, la population française comprend 51 % de femmes et 49 % d'h ommes.

Et là encore, l'étude fait apparaître une importante différence entre la perception des programmes de télévision et la réalité nationale. Les femmes n'apparaissent à l'écran qu'à hauteur de 37 %, ce qui est particulièrement intéressant, parce qu'une idée régulièrement reçue tendrait à faire croire que les programmes et les professionnels à l'écran sont largement féminisés.

Notre étude prouve le contraire, allant ainsi dans le même sens que les résultats de la Commission sur l'image de la femme dans les médias, publiés récemment par une autre de nos Collègues du CSA, Michèle REISER.

Bien, on en vient aux chiffres que je sais que vous attendez.

Nous en venons à la présence des personnes « vues comme non blanches », qui est donc le centre de notre rapport, point pour lequel je vous rappelle que contrairement aux deux points précédents, nous ne disposons pas de comparaison avec la population française.

Deux chiffres me paraissent particulièrement significatifs.

Le premier concerne le flux télévision, c'est-à-dire tous les genres de programmes confondus, y compris la publicité. Notre étude (graphique n°7, page°9) révèle que 14 % de personnes apparaissant à l'écran sont « vues comme non blanches ».

8 % de ces personnes sont « vues comme noires », 2 % de ces personnes sont « vues comme arabes », 2 % d'entre elles sont « vues comme asiatiques », enfin 2 % comme une autre catégorie.

Un autre résultat qu'il me parait nécessaire de mettre en exergue ce matin, c'est que sans la publicité, les programmes de la télévision française font apparaître un taux de 18 % de personnes « vues comme non blanches ».

Je vous donne rapidement le détail, sur ces 18 %, 10 % sont « vues comme noires », 3 % sont « vues comme arabes », 2 % comme asiatiques, et 2 % à nouveau comme « autre ».

Ce qui me permet au passage de signaler, et ce sera intéressant pour la suite, même si nous n'avons pas une compétence en la matière au CSA, que la publicité n'est pas non plus, contrairement à une idée reçue, plus diverse que le reste des programmes.

Ces deux points sont intéressants, même s'ils ne peuvent être comparés à des statistiques qui par définition n'existent pas, même si, Michel le rappelait, nous pourrions, et nous l'avons d'ailleurs fait dans le document qui vous a été remis, nous référer à l'étude qui a été commandée ici en 1999, qui portait à l'époque sur 6 chaînes.

Dans le travail que nous avons commandé à Eric MACÉ, nous avons fait le rapport entre cette étude de 1999 et la même étude aujourd'hui, sur simplement ces mêmes 6 chaînes.

Il y a une amélioration de 1 %, ce que citait Michel tout à l'heure, de la représentation de la diversité entre 1999 et 2008.

Les deux pourcentages sur lesquels j'ai voulu faire un focus, pour ne pas abuser de votre temps, recouvrent de fortes disparités selon les genres télévisuels. Sur le graphique n°9, page 10, vous découvrirez que les minorités « vues comme non blanches » son présentes à 35 % dans les émissions musicales, 34 % dans les émissions sportives, 20 % dans les divertissements, 11 % dans les reportages des journaux télévisés consacrés à l'actualité française, 8 % dans les spots publicitaires, 7 % parmi les animateurs ou présentateurs apparaissant à l'écran.

Enfin, un dernier zoom sur la fiction. Les personnes « vues comme non blanches » représentent 11 % des personnages dans la fiction française contre 19 % dans la fiction américaine ; et les fictions américaines sont largement diffusées sur nos écrans. J'en conclus que la fiction est le genre télévisuel qui minore le plus les non blancs.

Je vais arrêter là l'énumération des chiffres car ils sont détaillés dans votre dossier. Nous serons prêts, Michel, Alain et moi-même, ainsi que les membres de l'Observatoire, à répondre à vos questions éventuelles.

J'ajoute simplement, et Michel m'a largement ouvert la voie, que ce rapport ne sera pas sans suite. Ce n'est pas parce qu'aujourd'hui c'est dans l'air du temps de parler de diversité que nous avons sorti ce rapport. Michel a eu raison de rappeler que c'est un long travail, un travail discret, qui apparaît aujourd'hui au grand jour. Et tant mieux si le contexte politique d'une certaine élection outre-Atlantique nous permet d'être un petit peu plus en vue sur cette affaire.

M. Michel BOYON : Si tu me permets de t'interrompre, je voudrais d'ailleurs préciser que cette conférence de presse a été organisée et planifiée bien avant l'élection présidentielle américaine.

M. Rachid ARHAB. - Merci de le rappeler, Michel.

Je termine simplement en disant : Que va-t-il se passer ensuite ? Comment va-t-on mettre en oeuvre l'ensemble des grands principes que Michel a énoncés ?

C'est ce qu'Alain MÉAR va nous détailler maintenant.
 

Téléchargez ci-dessus le dossier de presse remis aux journalistes présents.