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La fiction sur les chaînes nationales


Date de publication sur le site : 23 mars 2005
Lettre du CSA n° 182 - Mars 2005
tv
 Tableau : La commande de fiction EOF par format

La question de la nationalité de la fiction diffusée


Des origines diverses

Tableaux
L'offre de fiction par origine nationale
- 1990
- 1996
- 2003

L'examen des tableaux conduit à un constat sans appel : la régression de la diffusion de fiction télévisuelle enregistrée depuis 1990 sur les chaînes hertziennes nationales s'est effectuée particulièrement au détriment de la fiction française.

Ainsi, alors qu'en 1990 les programmes nationaux talonnaient encore de 4,2 points les oeuvres originaires des États-Unis, l'écart n'a cessé de se creuser pour s'établir déjà à plus de 20 points en 1996 et finalement à plus de 40 points en 2003. Désormais, la fiction télévisuelle française a un volume horaire de diffusion inférieur à celui des programmes européens. Tandis qu'en 1990, certaines chaînes hertziennes nationales étaient en mesure de respecter sur la seule fiction le quota de 40 % d'oeuvres EOF, ce n'est plus le cas en 2003, à l'exception d'Arte.

Si la part des fictions en provenance des États-Unis reste prédominante depuis 1992, en volume horaire de diffusion ces programmes ont enregistré une baisse de 850 heures sur la période 1990-2003. Ce repli s'explique en grande partie par la disparition de La Cinq, dont la programmation de fiction était aux trois quarts dévolue aux oeuvres d'outre-Atlantique. A contrario, la diffusion de fictions américaines était multipliée par plus de 3,5 sur France 3 et augmentait encore de plus de 20 % sur TF1, à près de 70 % de l'ensemble de l'offre de fiction.

Plus atypique est la situation des oeuvres européennes, puisqu'en dépit de la baisse globale de la diffusion de programmes de ce genre, la fiction continentale extra-nationale a enregistré pour sa part un léger accroissement en volume horaire sur la période 1990-2003 (+ 4,6 %), ce qui lui a permis, en raison de la régression des autres origines, de faire progresser son importance sur l'ensemble du genre de plus de 8 points. Cette hausse est incontestablement le fruit du service public, en premier lieu du fait de l'arrivée en 1992 d'Arte, mais aussi d'un recours nettement plus important à ces programmes de France 3 et surtout France 2, dont le volume de diffusion de programmes européens a quasiment quadruplé entre 1990 et 2003. À ces chaînes peuvent également être ajoutées Canal+ et M6. Au sein du continent, c'est l'Allemagne qui est le principal pourvoyeur des chaînes hertziennes nationales en 2003, avec 1 196 heures, loin devant le Royaume-Uni, avec 386 heures.

Symptomatique également est l'observation des résultats relatifs au positionnement dans la grille de l'offre de fiction télévisuelle sur les chaînes hertziennes nationales par grandes origines de production. Tandis que la journée est le fief des productions américaines, dont la présence sur les antennes n'a nullement fléchi sur la période de référence, seules les productions européennes continuent de leur disputer quelques cases en matinée et après-midi et cela de façon croissante depuis 13 ans, situation observable sur toutes les chaînes et de façon très spectaculaire sur France 2. Pendant ce temps, la fiction française a déserté ces tranches horaires pour se concentrer sur la première partie de soirée, sur laquelle elle exerce une hégémonie tant en volume horaire qu'en résultat d'audience. À partir de 18h et jusqu'à environ 23h, la fiction américaine a très nettement régressé (volume divisé par 2,5 en avant-soirée et par 3,5 en première partie de soirée), ce qui ne saurait être déconnecté d'un effet "heures de grande écoute".

Offre de fiction par origine et par tranche horaire


Situation de la fiction française

1°) En diffusion

Déjà partiellement décrite à la section précédente, la fiction française est donc, en diffusion, dans une situation totalement paradoxale : en régression dramatique en volume horaire mais au profit d'une concentration massive sur la plus forte audience recherchée, la première partie de soirée. Tandis que des pans entiers des grilles des programmes sont abandonnés à des programmes mettant en oeuvre des schémas culturels américains, les producteurs de fiction française ne peuvent que constater que leurs oeuvres n'ont jamais été aussi bien exposées.

Ainsi, pour des raisons tant conjoncturelles, tenant en partie à l'arrivée des nouvelles obligations réglementaires et particulièrement de celle dite des "120 heures" (diffusion d'oeuvres européennes ou francophones inédites et débutant entre 20h et 21h), que structurelles, qui tiennent à l'efficacité de ce genre en termes d'audience, les diffuseurs hertziens nationaux, particulièrement les deux plus fortes audiences du paysage audiovisuel, TF1 et France 2, ainsi que l'indique le tableau ci-dessus, ont mis l'accent, au milieu des années 90 sur le 90 minutes de première partie de soirée. Ainsi ce format, fonctionnant sur le modèle de l'oeuvre cinématographique, présente l'avantage tout à la fois de minimiser l'effet quotas et d'optimiser les quatre valeurs principales reconnues à ce genre de programme par les chaînes et décrites précédemment :
- fédération d'une audience moins volatile qu'avec un 52 minutes ;
- fidélisation autour d'une identité de chaîne grâce aux séries à héros récurrents ;
- construction de l'événement et innovation, avec le retour à la fin des années 90 des fictions de prestige faisant appel aux plus célèbres comédiens du cinéma français.

Ce modèle dominant entraîne néanmoins rapidement un triple effet pervers :
- hausse des coûts de production de ces programmes, justifiée tant par des standards de diffusion accrus que par des prétentions artistiques inflationnistes ;
- étroitesse du modèle économique, cette fiction n'étant rentable en première diffusion qu'en première partie de soirée, là où la très forte audience compense en volume et donc en valeur financière l'impossibilité de pratiquer plus d'une interruption publicitaire toutes les 45 minutes environ. Hors de cette audience maximale, la règle de l'optimisation de l'espace publicitaire disponible déjà décrite rend pénalisant de commander, à des coûts en constante croissance, des programmes destinés à la journée d'un format de 90 minutes. Cet obstacle n'explique pourtant pas l'absence de rediffusion de ces programmes, notamment en journée ;
- difficulté d'exportation et de circulation de ces programmes en-dehors de nos frontières. Hormis des séries à héros récurrents dotés d'un catalogue important ou des productions de prestige telles que Le Comte de Monte-Cristo, peu de fictions françaises parviennent à investir les marchés de nos voisins européens, a fortiori du reste du monde.

L'analyse des données figurant dans les deux tableaux ci-dessous met néanmoins en lumière un indicateur positif pour le téléspectateur : le recours accru des diffuseurs à des productions inédites sur l'ensemble de la journée. Ce renouvellement de l'offre présente en revanche l'inconvénient pour les producteurs de ne disposer dès lors que d'une fenêtre pour financer les coûts de production de ces programmes.

En première partie de soirée, en revanche, le taux de rotation des programmes s'est accru, puisque l'inédit représentait en 2003 dix points de moins qu'en 1990.

L'offre de fiction française par tranche horaire (secteur public)
- secteur public (suite)
- secteur privé et total de l'ensemble

Diffusion de la fiction française inédite sur la journée

Diffusion de la fiction française inédite en première partie de soirée


En production

Parallèlement à leurs obligations de diffusion, les chaînes françaises, en application du 3° de l'article 27 et de l'article 71 de la loi du 30 septembre 1986 modifiée, doivent contribuer chaque année au développement de la production d'oeuvres audiovisuelles. Cette contribution annuelle calculée sur le chiffre d'affaires des chaînes doit porter sur des investissements dans des oeuvres d'expression originale française et européennes.

La fiction est un genre privilégié entre tous par les chaînes hertziennes françaises.

cf. tableau
La commande de fiction EOF des chaînes hertziennes analogiques


Les fictions représentent une part prépondérante des investissements réalisés par les chaînes hertziennes analogiques. Avec 403 M€ investis dans la fiction en 2003, on constate que les dépenses ont plus que doublé depuis 1990. S'agissant du nombre d'heures de fiction commandées, elles régressent de 30 % entre 1990 et 2003 pour un volume de 666 heures en 2003 contre 980 heures en 1990. Il ressort donc de cette première constatation que les chaînes hertziennes françaises commandent aujourd'hui certes moins de fictions mais qu'elles les financent plus avantageusement qu'en 1990. En effet, en 2003 elles assurent, en moyenne, une couverture financière de 65 % du devis, contre un peu moins de 40 % en 1990.

La fiction représente en moyenne 60 % des dépenses globales de ces chaînes dans les oeuvres. Depuis 1990, date de mise en place du dispositif et jusqu'en 2003, on constate que TF1 et France 2 ont maintenu leur intérêt pour ce genre qui concentre 80 % de leurs dépenses annuelles. En revanche, M6 et France 3 ont vu la part de leurs investissements dans la fiction régresser. Elle représente 62 % des dépenses de France 3 en 2003, contre 70 % en 1990. Si les investissements financiers de M6 consentis en faveur de la fiction ont triplé entre 1990 et 2003, on constate cependant que la part relative de la fiction dans les investissements annuels s'est réduite et ne représente plus que 35 % en 2003 contre 53 % en 1990.

Les obligations d'investissement dans les oeuvres audiovisuelles de Canal+ datent de 1996. Dès la première année, Canal+ a investi 12 M€ dans la fiction, soit environ 34 % de la totalité de ses dépenses dans les oeuvres audiovisuelles. Ces dépenses ont profité essentiellement au format de 90 minutes décliné en unitaires. Cependant, depuis quelques années, la chaîne a réformé sa grille de programmes pour se recentrer sur d'autres genres que la fiction d'expression originale française. Ainsi, en 2003, elle n'a consacré que 3 M€ dans l'acquisition de fictions françaises, préférant se tourner vers la fiction d'origine européenne et surtout américaine. Toutefois, le financement de travaux d'écriture d'une douzaine de projets de fiction laisse présager un prochain retour à la fiction française.

Arte France n'est pas contrainte par la législation et la réglementation à investir dans les oeuvres audiovisuelles. Cependant, elle développe une offre de fictions originale et participe, seule ou en partenariat avec d'autres chaînes, au financement d'une vingtaine d'heures de fiction. En 2003, elle y consacre 9 M€. Sa préférence va au format unitaire de 90 minutes et à quelques 52 minutes.
 
Trois formats de fiction sont privilégiés par les diffuseurs hertziens analogiques : le 90 minutes, le 52 minutes et le 26 minutes. Les formats plus courts sont, en général, réservés aux fictions jeunesse ou d'avant-soirée. À chacun de ces formats correspond globalement un créneau horaire. Les 90 minutes, déclinés en unitaire ou en feuilleton sont dédiés à la première partie de soirée, alors que le 26 minutes et le 52 minutes restent plus adaptés à la production de séries longues.

En 1990, on relève un antagonisme très fort dans la politique éditoriale des chaînes du secteur public et celle des chaînes privées. Ainsi, le secteur public est largement concentré sur la commande de fictions de 90 minutes qui représente environ 162 heures (pour un investissement de 53 M€), alors que les chaînes privées, notamment TF1, privilégient la fiction de 26 minutes avec 470 heures commandées (pour un investissement de 47 M€).

En revanche, le volume de commande de fictions de 52 minutes reste équilibré entre le pôle public et le pôle privé avec une centaine d'heures.

En 1996, toutes les chaînes affichaient un intérêt évident pour le 90 minutes qui représentait au total 467 heures et un investissement de 234 M€. France 2, avec 155 heures, dépassait de quelque 20 heures le volume commandé par TF1. Cependant, en termes financiers, TF1 y consacrait le montant financier le plus important. Malgré une augmentation générale des devis, les chaînes ont accru leur participation et ont contribué à l'amélioration du financement en couvrant en moyenne 60 % des devis. Ceci semblait pénaliser directement la fiction légère. Les 52 minutes et les 26 minutes semblaient n'avoir la faveur que de TF1. Ses commandes représentaient à elles seules 82 % des investissements dans ce genre et sa participation financière couvrait 78 % des devis, soit un taux supérieur à celui de la fiction lourde.

Enfin, en 2003, la suprématie du 90 minutes reste incontestable. La fiction lourde concentre 61 % des volumes d'heures commandées avec 400 heures et représente 82 % des investissements dans la fiction d'expression originale française, toutes chaînes confondues. Ces sont les chaînes du service public qui en commandent la plus grande quantité (215 heures contre 187 heures), mais les chaînes privées demeurent celles qui y contribuent le plus (avec 156 M€ contre 149 M€). France 3 les finance avantageusement en participant à hauteur de 72 %. Viennent ensuite TF1 avec 67 %, France 2 avec 63 % et M6 avec 56 %.

Le 26 minutes est un format en recul total et ne représente plus qu'une quarantaine d'heures essentiellement portées par des achats réalisés par France 2.

Dans le même temps, France 2 et M6 continuent d'installer des formats de fiction plus courts déclinés en séries (Domisiladoré, Un gars, une fille, Caméra café).
 
La commande de fiction EOF par format (Volume horaire et montant financier en M€)
cf. Tableau en haut de la page (en format pdf)
 
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Une mise en perspective européenne : le projet Eurofiction
Eurofiction est un projet européen mis en place en 1996 sous l'égide d'un organisme italien de recherche, la Fondation Hypercampo, sous la coordination du professeur Milly Buonanno et qui rassemble cinq équipes nationales de chercheurs, issues des cinq principaux paysages audiovisuels européens : l'Allemagne, l'Espagne, la France (où l'équipe est composée d'un membre des services du CSA et de deux membres de la Direction de la recherche de l'Institut national de l'audiovisuel), l'Italie et le Royaume-Uni.

Reposant sur une méthodologie commune de recueil de données, la finalité de cette entreprise est d'assurer le suivi et l'analyse quantitative et qualitative de l'offre de fiction télévisuelle nationale inédite (1) diffusée dans ces cinq pays (en termes de titre, de sérialité, d'horaire de diffusion, de format, d'audience et de part de marché).

Les données sont publiées par l'Observatoire européen de l'audiovisuel dans le volume 5 de son Annuaire (Les chaînes de télévision - Production et distribution des programmes de télévision).

La particularité d'Eurofiction n'est pas d'analyser une situation nationale dans son individualité mais plutôt d'instaurer une démarche comparative entre paysages audiovisuels sur une certaine durée, les premières données collectées remontant à 1996.

Tableau
Nombre d'heures de fictions télévisuelles inédites diffusées de 1996 à 2003


Il est intéressant de constater que si la situation de la France a été déflationniste depuis 1996, la fiction télévisuelle dans l'ensemble de l'Europe a aussi enregistré une année 2003 particulièrement difficile.

Ainsi, les derniers chiffres publiés en 2004 ont révélé que le volume horaire de diffusion de fictions nationales inédites sur les chaînes terrestres des cinq plus grands pays d'Europe a cédé 333 heures par rapport à 2002, à 5 380 heures (- 5,8 %). Par rapport à 2001, ce sont plus de 500 heures de diffusion de fiction télévisuelle en moins que le projet Eurofiction a enregistré sur son champ d'analyse.

Néanmoins, 2003 a été particulièrement marquante car, pour la première fois depuis la création d'Eurofiction en 1996, la baisse de l'offre nationale de fiction télévisuelle affecte l'ensemble des cinq pays, y compris l'Allemagne, pays phare en la matière, qui a enregistré la diminution la plus importante en volume de diffusion de programmes nationaux (- 146 heures).

(1) Les chiffres collectés par le projet Eurofiction excluent la fiction jeunesse.
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