Discours d'Olivier Schrameck en ouverture du colloque Quel avenir pour la langue française dans les médias audiovisuels ?, le 9 décembre 2013

Date de publication : lundi 09 décembre 2013

  • Colloque sur la langue française, le 9 décembre 2013 au Collège de France - Ouverture par Olivier Schrameck
  • Colloque sur la langue française, le 9 décembre 2013 au Collège de France - Intervention d'Abdou Diouf, Secrétaire général de la Francophonie
  • Colloque sur la langue française, le 9 décembre 2013 au Collège de France - Première table ronde : La langue française dans les médias audiovisuels de la francophonie
  • Colloque sur la langue française, le 9 décembre 2013 au Collège de France - Conclusion de la matinée par Yamina Benguigui, ministre chargée de la Francophonie
  • Colloque sur la langue française, le 9 décembre 2013 au Collège de France - Ouverture des travaux de l'après-midi par Hélène Carrère d'Encausse, Secrétaire perpétuel de l'Académie française
  • Colloque sur la langue française, le 9 décembre 2013 au Collège de France - Deuxième table ronde : Etat des lieux, mise en valeur et bon usage de la langue française dans les médias audiovisuels
  • Colloque sur la langue française, le 9 décembre 2013 au Collège de France - Troisième table ronde : Quelles réponses et perspectives apportent les professionels ?
  • Colloque sur la langue française, le 9 décembre 2013 au Collège de France - Clôture des travaux par Laurence Franceschini, directrice générale des médias et des industries culturelles, qui représentait la ministre de la Culture et de la Communication

Discours d'Olivier Schrameck

Madame la Sénatrice, Messieurs les Sénateurs,

Monsieur le Secrétaire général de la Francophonie,

Chers collègues, cher Patrice,

Mesdames et Messieurs les Présidentes et Présidents, les Directrices et Directeurs,

Mesdames, Messieurs,

C’est pour moi un honneur particulier de vous accueillir au Collège de France, à l’occasion du  premier colloque sur la langue française organisé par le Conseil supérieur de l’audiovisuel, grâce au concours actif et constant de Patrice Gélinet qui a porté cette initiative avec enthousiasme et détermination.

Celle-ci concrétise, d’une manière nouvelle, la mission que le législateur a confiée au Conseil de veiller « à la défense et à l’illustration de la langue et de la culture françaises ». Illustrer la langue, c’est la porter, la promouvoir, savoir l’accompagner, l’adapter, tout en conservant son génie et son inspiration propres.

Je salue l'action de Monsieur le Ministre Jacques Toubon qui a été à l’origine de l’inscription de cet impératif dans la loi et je suis ravi de voir réunis les professionnels de l’audiovisuel et les experts de la langue, tous attachés à son devenir.

Le thème du colloque se veut résolument tourné vers le monde et vers l’avenir. Deux sujets chers au Président Abdou Diouf, Secrétaire général de la Francophonie, que je remercie chaleureusement pour sa présence. Lors du dernier forum mondial de la démocratie, vous avez en particulier si justement rappelé les atouts démocratiques liés à l’accès aux services numériques, vecteurs de diffusion de notre langue comme de notre culture.

*

J'introduirai notre rencontre en la replaçant dans la perspective large de ses enjeux sociaux, culturels et historiques.

La langue fonde notre communauté nationale. Intimement et collectivement, elle est un bien primordial, par les liens étroits qu’elle entretient avec la République et l’apprentissage scolaire. Le partage d’une langue est le socle d'une vie commune et solidaire. L’effort fait par ceux qui nous viennent d'ailleurs pour l’acquérir comme le soin accordé à son expression par ceux qui en ont hérité expriment cet attachement. Et par-delà nos frontières, sa pratique diverse au sein de l'espace de la francophonie témoigne d’un véritable rayonnement de sociétés cousines qui vivent et développent naturellement leurs spécificités.

Le français est une langue d’apprentissage constant mais aussi d’adhésion profonde. Certains écrivains de langue maternelle étrangère illustrant la culture contemporaine ont, pour cette raison, fait le choix d’écrire en français. Je pense en particulier à l'exemple légué par Hector Bianciotti comme à celui de François Cheng, appelés à l’Académie française, ou encore à Milan Kundera, Jonathan Littell, Andreï Makine, Tahar Ben Jelloun, Yasmina Khadra.

Vivante, la langue française est naturellement en devenir, évolutive, ce que renforcent les mutations rapides de la communication. Le Conseil constitutionnel, interprète de notre pacte suprême, la Constitution, a d’ailleurs entendu, dès sa décision du 29 juillet 1994, allier le caractère vivant de la langue et l’impératif de sa préservation, en garantissant pour chacun le choix des termes jugés par lui les mieux appropriés à l’expression de sa pensée.

C'est reconnaître que la langue française a toujours été marquée par son histoire et par son temps. Elle a su, de longue date, importer des mots étrangers ou leur en substituer de nouveaux. Quel meilleur exemple de cette intégration sémantique que l’utilisation d’anglicismes dans la littérature française. Ce n’est d’ailleurs pas un phénomène récent. Des « happy few » de Stendhal  au « fashionable » de Balzac ou Musset, du « spleen » baudelairien au « smart » de Marcel Proust.

Quand elle n’emprunte pas directement, la langue française s’adapte en transposant de nouveaux mots. Certains d’entre eux s’installent durablement dans notre langage, jusqu’à supplanter les mots initialement importés. Il en est ainsi de l’ordinateur de notre quotidien.

En revanche, notre langue, vivante, est parfois rétive aux nouvelles dénominations. Je relèverai, à titre d’expérience personnelle, comment je me suis astreint à utiliser le mot prescrit d’« ordiphone », provoquant en retour une réaction un tantinet moqueuse de mes propres enfants.

Promouvoir la langue aujourd’hui, c’est donc à mon sens cultiver sa richesse plutôt que s’attacher à une vaine pureté. C’est aussi lutter contre son appauvrissement, celui de son lexique et sans doute plus encore celui de sa syntaxe qui porte l’articulation de la pensée.

Cet enjeu apparaît avec acuité, précisément à l’ère d’internet, qui développe l’écrit sous des formes nouvelles. Les médias audiovisuels, traditionnellement oraux, n’échappent pas à cette évolution. La télévision sociale, les données associées, l’interactivité des programmes en sont autant d’illustrations qui ont pour ambition de faire participer activement le public.

C’est ainsi qu’ils font résonner de nouveaux termes et de nouvelles expressions. La publicité, les séries, le cinéma, la téléréalité offrent de nombreux exemples de ces phénomènes de mode linguistique qui ne peuvent être ignorés mais qui nécessitent notre constante vigilance.

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La prise en compte de ces évolutions ne peut en effet laisser le régulateur indifférent. Il lui appartient de répondre aux nécessités d’adaptation rapide de la langue, de développement de sa créativité dans les médias et de large diffusion des programmes français à l’étranger.

Certes, notre premier devoir est d’assurer, chaque fois qu’il est malmené, le bon usage de la langue dans les médias audiovisuels, lorsque les téléspectateurs et auditeurs nous saisissent.

Cela n’implique ni nécessairement ni exclusivement de recourir à la sanction.

Dans le domaine de la publicité, les interventions pédagogiques de l’Autorité de régulation des professionnels (ARPP), confrontée à l’absence de traduction en français de plusieurs messages publicitaires, ont encore récemment démontré la pertinence de l’autorégulation.

Au-delà, la fédération des engagements volontaires permet d’emprunter la démarche des chartes collectivement adoptées, sous l’égide du régulateur. La corégulation a connu de nombreux succès. La charte alimentaire qui vient d’être signée, après avoir été actualisée et enrichie, en témoigne. Pourquoi ne pas songer à cette démarche dans notre dialogue constant avec nos interlocuteurs, naturellement conscients des enjeux de cette journée.

Le CSA pourrait aussi avoir vocation à s’associer à diverses commissions spécialisées de terminologie et de néologie. Il participe déjà aux travaux sur les questions audiovisuelles. Je souhaite qu’il soit également associé aux réflexions sur la terminologie des usages numériques mais son expérience peut le porter au-delà, comme l’a montré le ministère de la justice en faisant appel à lui pour la commission qu'il anime.

De façon générale, il nous faut encourager la créativité de la langue. C’est le thème de la semaine de la langue française et de la Francophonie organisée par le ministère de la culture et de la communication en mars prochain.

Dans le secteur audiovisuel, cette créativité trouve d’ailleurs d’ores et déjà différentes expressions, liées tant au rôle général des chaînes dans l’accompagnement des évolutions de la langue qu’à la création de programmes audiovisuels consacrés à l'illustration de notre langue. Personne n’a oublié les chroniques de radio et de télévision d’Alain Rey, comme chacun peut apprécier les émissions linguistiques « Merci professeur ! » de Bernard Cerquiglini.

Je souhaite marquer aussi l’enjeu clé de notre diplomatie culturelle qui a encore et aura toujours besoin d’un réseau dense de centres culturels français et d’Alliances françaises, doté de moyens adaptés à l’importance universelle de sa mission. Quelle pire expérience pour l’ambassadeur que j’ai été de voir un Espagnol et un Français  discuter ensemble en anglais.

J’exprime enfin mon profond attachement à la diffusion de programmes audiovisuels français ou francophones, le plus largement possible dans le monde, laquelle permet en particulier aux Français de l’étranger de garder un lien étroit avec notre vie nationale.

En mon nom et au nom du Conseil supérieur de l’audiovisuel, je remercie vivement Marie-Christine Saragosse, présidente - directrice générale de France Médias Monde, et Yves Bigot, Directeur général de TV5 Monde pour l’éclairage qu’ils apporteront sur ce sujet lors de la première table ronde.

Au terme de ces quelques propos, vous estimerez sans doute d’ailleurs et à juste raison que de la francophonie je n’ai pas suffisamment parlé, mais qui mieux que le Président Abdou Diouf pourrait vous en entretenir.

Je suis fier de lui transmettre la parole.

Discours d'Olivier Schrameck en ouverture du colloque Quel avenir pour la langue française dans les médias audiovisuels ?, le 9 décembre 2013