Clôture de la 8e Journée de la création audiovisuelle

Date de publication : lundi 27 juin 2011

Intervention de Michel Boyon, président du CSA, le 27 juin 2011, pour la clôture de la 8e Journée de la création audiovisuelle.

Le CSA est le pèlerin de la création audiovisuelle

Les Journées de la création audiovisuelle sont toujours l' occasion d'échanges fructueux entre tous les partenaires de la filière de la télévision.
  
 Ils le sont d'autant plus que la création se situe au coeur des préoccupations du Conseil qu'il s'agisse de la qualité des contenus proposés au public, de leur valorisation, de leur juste rétribution et de leur exposition. Le CSA est le pèlerin de la création audiovisuelle. En témoigne par exemple, la réactualisation de l'étude effectuée en 2006 sur la circulation des oeuvres qui a débouché, en septembre 2010, sur des propositions équilibrées et opérationnelles. Le Conseil a nommé, Dominique Richard médiateur pour la circulation des oeuvres cinématographiques et audiovisuelles.
  
 J'ai parfois de réels motifs de satisfaction en constatant, par exemple, le dynamisme et la très bonne santé de l'a nimation française qui est l'exact reflet d'une autre réussite française : la bande dessinée. Mais, en tant qu'a llié des créateurs, je reste très préoccupé par les résultats de l'étude réalisée en 2010 par les services du Conseil sur la place de la fiction américaine dans les audiences des pays européens: la France, pays de création, est le seul grand pays européen dans lequel la fiction américaine arrive systématiquement en tête des audiences, alors qu'en Italie ou en Angleterre, les fictions nationales occupent à elles-seules les dix premières places ! Une tendance qui semble se confirmer, puisqu'entre 2008 et 2010, la part de la production américaine dans l'ensemble de la fiction diffusée en France est passée de 41 % à 46 % !
  
 Or, même dans les pays où les séries américaines parviennent à se glisser dans le « top 10 », la fiction nationale demeure la fiction préférée des téléspectateurs locaux ! La question est donc de savoir comment le pays de l'e xception culturelle est devenu le pays d'une effroyable anomalie audiovisuelle ?
  
 D'autant plus que le « genre fiction » se porte plutôt bien d'une année sur l'autre même si l'offre de fiction en 2010 a baissé de 7% par rapport à 2009 avec un total de 29 979 heures. Ceci a donné lieu à un certain nombre de missions de réflexion. Je pense à l'étude conduite par Serge SIRITZKY, à celle menée par le Club Galilée ou bien encore à la mission Chevalier dont les conclusions ont été rendues publiques en avril 2010.
  
 > Finalement, nous sommes tous d'accord sur le constat : la fiction française fait face à une double crise à la fois économique et éditoriale.
  
 > La crise économique et la fragmentation des audiences ont entraîné une réduction du chiffre d'affaires publicitaire des chaînes historiques.
  
 Ce double phénomène a eu mécaniquement pour effet de diminuer le volume global des financements alloués à la production. Ainsi, pour la deuxième année consécutive, les investissements des chaînes gratuites dans la fiction ont baissé en 2009 par rapport à l'exercice précédent (-8,5%), atteignant leur plus bas niveau depuis 2004.
  

S'agissant des nouvelles chaînes de la TNT, leurs budgets de programmes ne leur permettent   d'intervenir que modestement dans la commandes de nouvelles oeuvres de fiction. Si bien que les chaînes historiques représentent la quasi totalité des investissements déclarés en production inédite.
  
 Dans le même temps, on est bien obligé de reconnaître que certains formats commencent à s'essouffler et ce, pour de multiples raisons : lassitude des téléspectateurs, faiblesse de la rémunération des auteurs, prudence, parfois jugée excessive, des diffuseurs dans leurs choix éditoriaux, inefficacité de certains circuits de financement. L'on retrouve le même problème en matière de flux.
  
 Je n'ai pas la prétention de détenir la solution miracle pour la bonne et simple raison qu'il y en a sans doute plusieurs. En revanche, je voudrais vous faire partager trois convictions :
  
 - Tout d'abord, la meilleure façon de sortir d'une situation difficile, c'est encore d'innover. Si un format ne fonctionne plus, on en change. Si un thème n'attire plus, on va en chercher un autre. Si une méthode se révèle inadaptée, on en invente une nouvelle... Autant, je conçois que « l'on ne change pas une équipe qui gagne », autant, lorsque cela va mal, on ne perd rien à changer. Je note d'ailleurs que les derniers grands succès enregistrés par la fiction française sont tous des formats originaux qu'il s'agisse de Plus belle la vie sur France 3, de Caméra café ou Kaamelott sur M6, de Clem sur TF1 ou encore d'Engrenages sur Canal+.
  
 Ensuite, une bonne fiction, c'est d'abord une bonne histoire. L'effet spécial ne doit pas faire oublier ce qui fait la spécificité de l'oeuvre, c'est-à-dire une intrigue, une ambiance, des dialogues, des interactions entre les personnages…Or, tout ceci ne se trouve pas dans un disque dur d'ordinateur mais dans la tête d'un auteur ! Je crois beaucoup à l'intelligence artificielle. Mais je crois encore plus à l'imagination.
  
 Enfin, je voudrais lutter contre une idée trop souvent répandue qui consiste à dire que la créativité fait fuir le public, et qu'au fond, le téléspectateur n'attend qu'une seule chose : revoir ce qu'il a déjà vu cent fois. Je pense que c'est totalement faux car je demeure convaincu que l'audace peut fédérer, que l'originalité peut rassembler et que la créativité peut séduire. Ce n'est pas la singularité qui est l'ennemie de l'audimat, mais les choses convenues.
  
 Au fond, lorsque les financements se font rares, lorsque la concurrence s'exacerbe, et lorsque les vieilles ficelles ne font plus recette, le seul moyen de s'en sortir est de tout miser sur la créativité. Voilà un élément « différenciant » pour reprendre l'expression des professionnels.
  
 > Je crois dès lors que tout ce qui ira dans ce sens ira forcément dans le bon sens. Les solutions sont connues et vous avez sans doute déjà eu l'occasion de les évoquer au cours de vos travaux ce matin. Je voudrais simplement revenir sur quelques unes d'entre elles.
  
 > D'abord, je pense que nous devons impérativement mieux rémunérer les auteurs qui sont, comme vous le savez, payés en fonction du format du projet. Ainsi, plus le format est court, moins la rémunération est élevée, ce qui est un véritable non-sens artistique. C'est comme si la valeur d'un tableau dépendait de sa taille !
  
 > Ensuite, chacun sait que le système est ainsi fait que l'écriture, en France, souffre d'un sous-financement chronique. Il suffirait de réorienter une petite partie des financements destinés à la production vers la conception pour changer durablement les choses. Lorsqu'on lance une série, on prend un risque. Ce risque, ce sont les cinq ou dix pilotes qui seront abandonnés.
  
 > Je crois également que les diffuseurs doivent apprendre à intervenir différemment au niveau du développement, afin d'éviter l'allongement des délais d'é criture et un encadrement trop strict de la créativité. L'r écriture est l'affaire de l'auteur et la production celle du producteur.
  
 > De plus, je suis convaincu que les chaînes publiques peuvent et doivent jouer un rôle « d'incubateur » de fictions innovantes en respectant des règles précises garantissant, par exemple, des délais de réponses relativement courts, la prédominance de l'écriture, la définition d'un calendrier d'écriture, la promotion d'une réalisation innovante, ou la création de séries composées de plusieurs saisons…. Je suis sûr que le succès aidant, les autres grandes chaînes ne tarderaient pas à suivre le mouvement.
  
 > Enfin, nous devons penser à l'avenir, c'est-à-dire aux jeunes auteurs, ceux-là même qui, nourris de culture populaire, manient à la perfection tous les codes des séries à succès. Nous avons de formidables écoles : je pense au Conservatoire européen d'écriture audiovisuelle et à la FEMIS. Cependant, bien souvent, l'écriture est encore le « parent pauvre » des enseignements. Je crois qu'il est possible d'aller beaucoup plus loin en prévoyant, par exemple, la création d'une ou deux filières spécialisées dans ce domaine. La culture audiovisuelle est intrinsèquement liée à la culture de l'écrit. C'est vrai en radio lorsque l'on rédige une chronique. Et c'est aussi vrai en télévision.
  
 > Si je vous dis tout cela, ce n'est pas uniquement pour rattraper notre retard mais pour préparer l'a venir. Nous sommes en train de vivre une vraie révolution avec le développement des téléviseurs connectés.
  
 > Personne ne peut dire quelle en sera l'ampleur, ni à quel rythme les téléviseurs connectables se changeront en téléviseurs effectivement connectés. De plus, il semblerait que, pour l'instant, les téléviseurs connectés peinent à convaincre le grand public faute d'une ergonomie suffisamment simple d'utilisation. Pour autant, cette évolution est en marche et tous les diffuseurs sont en train de développer leur propre plateforme pour être prêts le moment venu.
  
 > Pour la création, le développement des téléviseurs connectés est à la fois un défi et une chance. Un défi car de nouvelles entreprises vont venir directement concurrencer les chaînes historiques ce qui pourrait se traduire par une nouvelle baisse de leur audience, de leur chiffre d'affaires et donc de leur contribution à la production.
  
 > Mais le téléviseur connecté - et j'insiste sur ce point - est aussi une chance pour la création française car les grandes chaînes ne pourront plus bâtir leur stratégie uniquement autour des séries américaines. Leur avenir passera nécessairement par la promotion de fictions originales, à forte identité, et répondant aux attentes du téléspectateur national. Il y aura, pour vous, non pas une place à disputer mais tout simplement une place à prendre. Cependant, vous devez déjà vous y préparer.
  
 > Ainsi il ne s'agit pas de plaquer un modèle étranger directement sur la fiction française. Et ce, pour une raison simple : l'histoire de l'art a démontré qu'i l n'existait pas de solutions toutes faites ou clefs en main quant à la création.
  
 Pour autant, rien ne nous interdit d'aller piocher les bonnes idées là où elles se trouvent, de nous inspirer d'une méthode ou d'une organisation : je pense par exemple à la constitution de pôles de scénaristes, pilotés par un « directeur de collection ». Je pense également à la création de séries plus longues, composées de plusieurs saisons et produites de façon industrielle.
  
 Nous souffrons de nos hésitations, de nos conservatismes et de nos vieilles habitudes qui ne sont que l'illustration d'un manque de confiance en nous. Nous aurions toutes les raisons du monde de douter de nous-mêmes si nous ne disposions pas, en France, d'un vivier presque infini de talents. L'h istoire de notre pays se confond avec celle de la création qu'e lle soit artistique ou populaire. Ne laissons pas les bonnes idées étouffer sous le poids des mauvaises habitudes.
  
  
  

 

En savoir plus